min scorseseZoom sur l'une des périodes les plus importantes du cinéma américain.

Qu'ont en commun Steven Spielberg, Brian De Palma, Woody Allen, Dennis Hopper, George Lucas, Francis Ford Coppola et Martin Scorsese ?

Ces cinéastes américains, comme quelques autres, ont fait carrière (en totalité ou en partie) sous le Nouvel Hollywood, mouvement cinématographique relativement bref (de la fin des années 60 au début des années 80), mais capital, tant sur les plans technique, esthétique, que dans la représentation des thèmes abordés. Inscrit dans la contre-culture, sous l'influence de la modernité européenne, notamment du néoréalisme italien et de la Nouvelle Vague, le Nouvel Hollywood aura des répercussions sur des générations de cinéastes, bien au-delà de sa courte durée de vie.

Retour sur une période passionnante qui donne envie de (re)voir bon nombre de films...

Aline B. 


min foxLa fin de l'Age d'or hollywoodien

Depuis les débuts du cinéma muet jusqu'à la fin des années 50, le cinéma américain se caractérise par la mainmise des majors sur toute la chaîne de production et de fabrication des films, de l'écriture du scénario à la distribution, en passant par le casting, la réalisation et le montage. Les grands studios de l'époque (Warner, MGM, Paramount, Twentieth Century Fox, Columbia et Universal) sont spécialisés dans un genre (comédie, western, film d'aventure...) et disposent chacun de leur panoplie d'acteurs-réalisateurs-scénaristes. Ce système a contribué à faire de Hollywood une usine à rêves, d'où sont issus bon nombre d'acteurs et actrices devenus des légendes : Marilyn Monroe, Cary Grant, John Wayne, Errol Flynn, Elisabeth Taylor...

min marilynLes productions de l'époque respectent le code de censure Hays, qui leur assure la distribution la plus large possible, y compris dans les états les plus puritains du territoire américain. Le propos est consensuel, et la grammaire audiovisuelle stricte : mise en scène au service des acteurs-stars, plans lisibles, montage facilement compréhensible. De ce carcan parviennent toutefois à émerger des cinéastes de renom, qui signent des chefs d'œuvre intemporels auxquels ils impriment leur style propre : Frank Capra, Billy Wilder, John Ford, King Vidor, Ernst Lubitsch, Howard Hawks, Orson Welles, George Cukor, John Huston, Stanley Donen, pour n'en citer que quelques-uns.

min cleopatreL'arrivée de la télévision bouleverse la donne. Hollywood, menacé, réplique avec des superproductions monumentales en Cinémascope et en Technicolor, notamment des péplums. C'est d'ailleurs l'une de ces productions qui assène le coup de grâce en 1963 : Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz, dont le budget de 44 millions de dollars manque de couler la Fox. Les stars de l'Age d'or ont presque toutes disparu, les grands réalisateurs comme Hitchcock ou Ford voient leur carrière décliner, la fréquentation des salles de cinéma est en baisse constante, et les patrons des majors sont désormais trop âgés pour rivaliser avec les nouveaux venus de la télévision. Ce nouveau média ouvre une brèche dans laquelle vont pouvoir s'engouffrer les talents d'une nouvelle génération, avide de faire du cinéma autrement.


min haysNouvel âge, nouvelles règles

Le code Hays, en vigueur depuis 1934, interdisait toute représentation de la sexualité, toute forme de nudité et de violence. Les « gentils » du film servent un but moral et sont récompensés, pendant que les « méchants » sont sévèrement punis. En 1966, le code Hays est définitivement abandonné. Les tabous sont brisés, et les cinéastes s'autorisent désormais à représenter la violence, la sexualité, la corruption des pouvoirs politiques.

Le cinéma du Nouvel Hollywood est en prise avec le réel et n'a que faire des mondes idylliques autrefois représentés par les productions de l'Age d'or. Les mouvements de protestation de mai 68, Woodstock et la guerre du Vietnam ont ouvert la voie à un cinéma engagé et contestataire, dont les figures ne sont plus des héros mais des martyrs sacrifiés sur l'autel d'autorités violentes et corrompues. Les cinéastes dénoncent le racisme ordinaire, le massacre des Indiens, l'absurdité et les atrocités de la guerre, l'impuissance des citoyens face aux hommes politiques sans scrupules.

min ciminoSous l'influence du néoréalisme italien et de la Nouvelle Vague française, le cinéma sort des studios. Les cinéastes tournent en extérieur, dans des décors naturels (souvent urbains), dans un style parfois proche du documentaire. L'utilisation très novatrice de la caméra portée, renforce l'idée d'une approche réaliste, exprimant un point de vue subjectif sur le monde. L'ère du grand spectacle hollywoodien est révolue ; place aux drames crépusculaires et intimistes reflétant une vision du monde plutôt désespérée... mais pas seulement !

Autrefois salariés au service des tout-puissants studios, les réalisateurs disposent désormais du « final cut », c'est-à-dire du pouvoir de décision finale. Le cinéaste impose sa vision du film, il en est maître de bout en bout et peut décider d'intervenir à toutes les étapes, aussi bien à l'écriture du scénario qu'au montage ou à la production. Très cinéphile, une nouvelle génération de cinéastes voit le jour, qui se réclame de la tradition européenne du cinéma d'auteur. Un esprit de liberté est revendiqué, où l'essentiel n'est pas de plaire au plus grand nombre de spectateurs, mais plutôt d'affirmer une vision du monde personnelle, originale, audacieuse et subtile. La grammaire cinématographique en est transformée : le récit et le montage se déstructurent, les personnages quittent leurs apparences manichéennes pour devenir ambivalents, voire opaques, les fins sont plus ouvertes. Le cinéma devient un champ d'expérimentation dont la seule règle pourrait être : pas de règles !


min clydeNouvel âge, nouveaux visages

En 1967, Arthur Penn réalise Bonnie and Clyde, film âpre et violent dont l'évidente critique du pouvoir et des autorités rompt avec les codes du film de gangsters en vigueur sous l'Age d'or. La même année, Mike Nichols met en scène, dans Le lauréat, un personnage en rébellion contre le monde bourgeois et puritain dont il est issu. Easy rider, réalisé en 1969 par Dennis Hopper, lance la vague des road movies contestataires. En pleine guerre du Vietnam, Robert Altman signe MASH, satire caustique et antimilitariste. John Cassavetes quitte les productions commerciales et les séries B pour mettre en scène les névroses des quadragénaires de la classe moyenne américaine.

min zombieLes genres classiques du cinéma américain sont revisités. Des cinéastes comme Sam Peckinpah, Sydney Pollack ou Clint Eastwood, utilisent le western pour magnifier des hors-la-loi, des bandits ou des aventuriers désabusés, et critiquer un Etat tout-puissant et sans pitié. Woody Allen, silhouette frêle et lunettes rondes, devient la figure emblématique de l'anti-héros éternellement contrarié dans la réalisation d'objectifs flous et contradictoires. Ses névroses, sexuelles la plupart du temps, font l'objet de comédies très personnelles, à l'humour juif new yorkais corrosif. Le film de genre (horreur et science-fiction) n'est pas en reste. George Romero, Tobe Hooper, Roman Polanski, John Carpenter, Stanley Kubrick, Brian De Palma, George Lucas, Ridley Scott, posent les bases du film de genre moderne : critique acerbe et pessimiste d'une société menacée par le racisme, la pollution, le militarisme forcené et la consommation de masse.

La musique tient une place importante dans les films du Nouvel Hollywood. La musique populaire des années 1960-70 y est largement utilisée comme bande originale, et des cinéastes comme Bob Rafelson, Bob Fosse, Martin Scorsese ou Milos Forman renouvellent, dans une veine souvent documentaire ou psychédélique, le film musical.

min nicholsonCôté acteurs, le glamour qu'imposait le star system depuis les années 30 a disparu. Les grands rôles du Nouvel Hollywood ne sont pas des canons de beauté au sens où l'entendait l'Age d'or, mais la puissance de leurs interprétations et leur magnétisme leur valent une reconnaissance immédiate, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. Les acteurs majeurs de l'époque sont Jack Nicholson, Robert de Niro, Dustin Hoffman et Al Pacino. Gene Hackman, Robert Duvall, Martin Sheen, James Caan, John Cazale, Richard Dreyfuss, Donald Sutherland, Bruce Dern, Warren Beatty et Robert Redford, comptent également parmi les acteurs de premier plan du Nouvel Hollywood. Certains d'entre eux assument également les fonctions de réalisateur et de producteur, ce qui était impossible dans l'ancien système. Certains acteurs déjà reconnus voient leur carrière relancée sous le Nouvel Hollywood : Paul Newman, Burt Reynolds, Steve McQueen, Burt Lancaster, sans oublier Marlon Brando, auquel le rôle de patron de la pègre du Parrain confère définitivement le statut de légende du cinéma. Le Nouvel Hollywood laisse peu de place aux actrices pour les rôles principaux. Cela peut s'expliquer par une certaine masculinité des thèmes évoqués plus haut. Néanmoins les carrières de Faye Dunaway, Jane Fonda, Barbra Streisand, Diane Keaton, Liza Minnelli, Ellen Burstyn, Shelley Duvall, Susan Sarandon, Sissy Spacek et Meryl Streep, naissent à cette période. 


min seanceApogée du Nouvel Hollywood

Le mouvement connait son sommet artistique et commercial au début des années 70. En 1971, William Friedkin dépoussière le film policier avec French Connection, dans lequel Gene Hackman campe un flic fanatique au racisme latent. Le film noir, genre typique des années 40-50, est brillamment revisité par Roman Polanski (Chinatown, 1974), ou Alan J. Pakula (Klute, 1971 ; Le privé, 1973). Les premiers films de Peter Bogdanovitch sont accueillis avec succès : le nostalgique La dernière séance (1970) et la pétillante comédie On s'fait la valise, docteur ? (1972).

min coppolaLe cinéaste le plus puissant et le plus influent de l'époque est sans conteste Francis Ford Coppola. Son film de guerre Apocalypse now et sa fresque monumentale du Parrain, fascinent le public et la critique. Il est d'ailleurs le seul cinéaste dont un film et sa suite sont couronnés par l'Oscar du Meilleur Film : Le Parrain en 1973 et Le Parrain 2 en 1975. Il fait également partie du club très fermé des cinéastes deux fois lauréats de la Palme d'Or au festival de Cannes : en 1974 pour Conversation secrète, et en 1979 pour Apocalypse now.

Comme Coppola, Martin Scorsese est un Italo-Américain issu de l'école du producteur de séries B Roger Corman. Son troisième long métrage, Mean streets (1973), au réalisme cru, inaugure un cycle de huit films avec l'acteur Robert de Niro. Celui-ci sera d'ailleurs, trois ans plus tard, le héros (ou plutôt l'anti-héros) d'un film devenu mythique : Taxi driver. Lointainement inspiré de L'étranger d'Albert Camus, le film marque son époque et convoque les thèmes de prédilection du cinéaste : faune new yorkaise à la dérive, personnages en pleine confusion du bien et du mal, violence inexorable, errances métaphysiques.

min arnaqueAprès le milieu des années 70, le Nouvel Hollywood s'essouffle. La tradition du principe d'engagement et de dénonciation sociale perdure, tout en s'adaptant aux nouvelles normes commerciales. Les productions de cette époque deviennent plus accessibles au grand public : L'arnaque, de George Roy Hill (1973), Vol au-dessus d'un nid de coucou, de Milos Forman (1975), Network, de Sidney Lumet (1976) ou encore Les hommes du président, de Alan J. Pakula (1976).


min lucasL'ère des blockbusters

Deux cinéastes issus de la même génération accélèrent le déclin du Nouvel Hollywood : George Lucas et Steven Spielberg. Pionniers de « l'entertainment », ils s'appuient sur le progrès technologique, notamment au niveau du son et des effets spéciaux, pour renouveler l'imagerie du cinéma grand public. C'est la naissance des films à gros budgets, ou « blockbusters », dont le succès, renforcé par le marketing et les produits dérivés, relève la situation économique des studios.

min spielbergSpielberg dégaine le premier, avec le blockbuster d'été Les dents de la mer (1975), énorme succès commercial. Lucas enfonce le clou avec son space opera Star Wars (1977), qui pose les bases de la nouvelle culture populaire. La structure formelle des blockbusters est établie pour la décennie suivante : caractères bien identifiés, victoire des « gentils » sur les « méchants », romance se terminant par un happy end. Le pessimisme, la noirceur crépusculaire et les thèmes polémiques du Nouvel Hollywood sont révolus. Action, grand spectacle, simplicité du récit et bons sentiments forment le cocktail idéal, censé réorienter le jeune public désormais accro à la télévision, vers les salles obscures. L'occasion rêvée pour les producteurs de reprendre la mainmise totale, perdue vingt ans auparavant, sur le financement, la fabrication et le montage des films. C'est l'avènement des films patriotiques (Top gun, de Tony Scott, 1986) et des trilogies hyper lucratives : Star Wars donc, mais aussi Indiana Jones et Jurassic Park de Steven Spielberg, ou encore Retour vers le futur de Robert Zemeckis.


min promisedLes héritiers du Nouvel Hollywood

L'ère du Nouvel Hollywood est définitivement révolue au milieu des années 80. Les blockbusters continuent d'inonder les écrans, mais pendant que les studios engrangent des millions (souvent des milliards) de dollars, un cinéma indépendant très productif, en prise avec l'actualité politique et historique, fournit des œuvres militantes et engagées dans l'esprit de celles des années 1960-70.

Ce sont par exemple Démineurs (2009) et Zero dark thirty (2013) de Kathryn Bigelow, Un cœur invaincu de Michael Winterbottom (2006), Promised land de Gus Van Sant (2013), Au pays du sang et du miel d'Angelina Jolie (2012), Good night, and good luck, de George Clooney (2006) ou encore Argo, de Ben Affleck (2012).

En 2013, George Lucas et Steven Spielberg, à l'origine de la suprématie des blockbusters trente ans auparavant, prédisent publiquement le déclin des studios hollywoodiens et l'échec des grosses productions, trop tournées vers le public adolescent.

min sopranoPlus surprenant, depuis la fin des années 90, les recherches narratives et formelles et les critiques de la société portées par le cinéma du Nouvel Hollywood se poursuivent... à la télévision ! Des séries comme Les Soprano, The Wire, Weeds, The Walking Dead, Boardwalk Empire, Homeland, Mad Men ou Breaking Bad sont autant de vibrants échos aux cris de rage et de désespoir du Nouvel Hollywood. 


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